mardi 16 avril 2013

Le vide

FLASH INFO SPECIAL - BOSTON, ATTENTATS - USA

Le présentateur : Bonsoir, priorité à l'information ce soir sur notre antenne, suite aux événements de Boston où la confusion règne, et nous sommes avec notre envoyée spéciale sur les lieux, Laurence Haïm, bonjour Laurence, vous êtes sur place, sur la ligne d'arrivée, que se passe-t-il que pouvons nous dire de la situation ?

L'envoyée spéciale : Bonjour François, bonjour à tous, ici à Boston la confusion règne, beaucoup de tension, les gens courent, les visages sont marqués, et, oh, extraordinaire, le Kenyan s'extrait du groupe de tête avec une accélération prodigieuse, quel effort magnifique, c'est incroyable.

Le présentateur : Laurence, Laurence, mais à part ça, à part le marathon, car nous rappelons les événements, des bombes, combien on ne sait pas, ont explosé sur la ligne d'arrivée du marathon de Boston, c'est la panique la confusion règne.

L'envoyée spéciale : Écoutez François c'est une ambiance extraordinaire ici, on sent encore la fumée des explosions, c'est le chaos même si la police s'est rapidement déployé sur les lieux et que beaucoup de gens ici aident du mieux qu'ils peuvent. Je suis d'ailleurs avec Philippe, bonjour Philippe, vous tenez un restaurant tout près d'ici, pouvez vous nous raconter ce que vous avez vécu, en direct, pour nos téléspectateurs ?

Le témoin : Heu, bonjour, alors voilà moi je n'étais pas encore là quand les explosions ont eu lieu, j'étais dans ma voiture, mais j'ai tout de suite entendu à la radio les événements, et quand je suis arrivé je me suis rendu compte que la confusion régnait, beaucoup de gens couraient, et cette odeur de fumée qui piquait les yeux c'est terrible.

Le présentateur : Merci Philippe, merci pour votre émotion, et selon vous qu'en pensent les américains que vous côtoyez tous les jours ici, en direct de Boston ?

Le témoin : Ben, nous n'avons pas eu le temps d'en parler, mais c'est sûr que la confusion règne, les États Unis sont un beau pays et c'est triste de voir ça, surtout un jour de marathon, c'est sûr, et puis ça rappelle le 11 septembre.

Le présentateur : Effectivement, on fait tous, je pense, le parallèle avec les terribles évènements du 11 septembre, merci Philippe, priorité au direct, Laurence, vous êtes au cœur de l'événement, vous nous dites tout sur ces explosions qui ont secoué le marathon de Boston.

L'envoyée spéciale : Oui François, oui, alors vous savez évidemment nous attendons plus d'éléments de la part des officiels, de la poli- J'APPRENDS A L'INSTANT, pardon, que le porte parole de la police fera une intervention dans les prochaines minutes - 

Le présentateur : Merci Laurence vous nous tenez au courant bien sûr en direct de Boston retour au plateau bonjour messieurs, nous sommes avec Alain Bauer, spécialiste du terrorisme international, et Laurent Wauquiez, député de Haute-Loire, voilà, bonjour à tous les deux alors bien sûr, nous sommes tous secoués par ces événements dramatiques mais que pouvons nous en dire, Alain ?

L'expert : Bonjour François, bonjour aux téléspectateurs, alors je crois qu'il faut rester très prudent, nous ne savons pas encore qui pourrait revendiquer cet attentat, nous n'avons pas d'éléments qui nous permettraient de nous orienter vers une piste plutôt qu'une autre, peut être, on pense bien sûr aux musulmans salafistes, forcément avec l'engagement des États Unis pour la démocratie en Afghanistan et les évènements en Syrie, au Moyen-Orient, mais nous sommes à l'heure actuelle dans le flou et bien sûr il faut rester prudent tant que nous n'avons pas davantage d'information en provenance des autorités, on ne peut bien sûr écarter aucune piste.

Le présentateur : Laurent, vous êtes un grand amateur de hamburgers, qu'est ce qu'un expert des États Unis comme vous pense de tout ça ?

Le politique : Merci. Je souhaiterais tout d'abord exprimer mes plus vives condoléances pour les victimes, ce que nous vivons est un drame qui nous touche tous au plus profond de nos âmes et nous sommes tous des américains ce soir.

Le présentateur : Merci Laurent, je le rappelle, des bombes ont explosé sur la ligne d'arrivée du Marathon de Boston, et il y en aurait peut être d'autres, nous n'avons pas encore tous les éléments, il pourrait s'agir d'un attentat du moins c'est ce qu'il semblerait, Laurent, que peut-on retirer de ces premières informations ?

Le politique : Alors évidemment il faut je crois condamner fermement ces actes terroristes, les États Unis sont un pays de liberté et le marathon est une épreuve très difficile, c'est inhumain et barbare de s'y attaquer et bien sûr nos amis américains peuvent compter sur notre soutien indéfectible car dans la douleur il n'y a plus de frontières nous sommes tous solidaires et nous défendrons fermement nos amis américains contre leurs ennemis. Je réclame d'ailleurs au Gouvernement un débat qui me semble fondamental sur la sécurité des épreuves sportives, ainsi que la démission du Premier-Ministre.

Le présentateur : Pardon Laurent, en direct de Boston, Laurence, retour au direct, Laurence vous avez pu assisté à l'instant en direct a l'allocution du porte parole de la police de Boston, Laurence que pouvez-vous nous dire, priorité au direct ?

L'envoyée spéciale : Bonjour alors effectivement François le porte-parole de la police de Boston vient de terminer son allocution qu'il tenait depuis un podium en bois installé face a la mairie à deux pas d'ici et bien sûr le ton était grave et déterminé.

Le présentateur : Merci Laurence, et en savons nous plus sur les événements ?

L'envoyée spéciale : Écoutez Philippe, et je vous retranscris fidèlement les déclarations du porte-parole de la police, il est trop tôt pour tirer quelque conclusion que ce soit de la situation, mais la police travaille activement à éclaircir la situation. Nous avons appris qu'il pourrait y avoir eu plusieurs bombes, dont certaines auraient été désamorcées par la police, à moins qu'il ne s'agisse de l'armée ou d'un canular, nous attendons plus d'informations, mais le porte-parole de la police de Boston nous a annoncé qu'il communiquerait très prochainement sur le sujet, je vous tiens bien sûr au courant dès que j'apprends quelque chose.

Le présentateur : Merci Laurence, on reste avec vous, je le rappelle, en direct de Boston, où, je vous le rappelle, nous venons d'apprendre que la police travaille et que nous en saurons plus très prochainement,  notre chaine se mobilise pour vous informer au plus près des évènements terribles qui viennent d'avoir lieu, je le rappelle, à Boston, en compagnie d'Alain Bauer et Laurent Wauquiez, sur notre tableau, priorité a l'info, en direct, une page de publicité et nous revenons avec nos invités pour débattre des événements terribles qui ont eu lieu à Boston, merci, a tout de suite.

lundi 2 janvier 2012

[Medias] Du débat fructueux sans arguments.

Vous est-il déjà arrivé, au détour d'une discussion avec un tiers suffisamment courageux pour n'être pas de votre avis, de ne pas savoir quoi répondre ? De mobiliser tous vos neurones, toutes vos lectures, tous vos éditoriaux de Christophe Barbier, et pourtant de rester sec, muet, humilié ?

C'est un sentiment terrible que de devoir dire à cet autre, honni comme tout contradicteur, que oui, c'est vrai, finalement il a peut-être raison.

Heureusement l'Homo Sapiens, qui fonde sa survie depuis son premier coup de silex sur la gueule de Neanderthal sur une domination sans nuance du voisin plus faible ou plus scrupuleux, et qui n'est jamais sans ressource face à la difficulté, a conçu un outil redoutable pour s'éviter de tels affres : l'attaque ad hominem.

L'attaque ad hominem, c'est le cheat code du débat, la pierre philosophale des discussions entre amis, bref, c'est cool. Mais illustrons, surtout si tu n'es pas, comme moi, fluent en latin.

Exemple 1: illustration

Contexte : Pierre et Priscilla forment un couple heureux et équilibré, mais Pierre a envie de finir son niveau d'Uncharted.

Priscilla : Excuse moi, est-ce que tu pourrais descendre la poubelle ?
Pierre, distrait : Je peux pas, je joue à la console.
Priscilla, agacée : Certes, mais moi j'ai les mains dégueulasses je nettoie le four, alors que toi il te suffit de mettre sur pause.
Pierre, serein : Oui, mais toi t'es moche
STOP. Bien joué, Pierre.

L'attaque ad hominem ne requiert aucun argument, aucune réelle justification, son seul objectif est d'avoir le dernier mot, en laissant l'autre sans meilleur recours qu'une protestation scandalisée qui permettra de s'éloigner du sujet de cette discussion mal embarquée. Priscilla pleure, Priscilla s'indigne, Priscilla vous jette l'éponge crasseuse à la figure, mais elle ne vous parle plus de la poubelle, et c'était l'objectif.

Exemple 2 : mise en situation

Contexte : vous discutez avec un ami, juriste, de la crise qui agite l'Union Européenne, et en particulier de la mise sous tutelle plus ou moins avouée de la Grèce par le Fond Européen de stabilité financière (FESF) suite à la volonté exprimée par le premier ministre grec de lancer une consultation populaire.
(NB : première erreur, ne jamais discuter avec un ami juriste, mais bon, des fois c'est trop tard, on est parti)

Vous arguez, convaincu, que le problème premier de cette Europe confisquée par les conservateurs énervés et les sociaux-démocrates mous du flan, c'est qu'elle simule la démocratie tout en confiant ses rênes à une élite, et qu'il s'agit ici d'un exemple flagrant de négation de souveraineté : le couple franco-allemand (le fameux Merkozy) admoneste la Grèce et lui conteste le droit à un referendum sur le plan de sauvetage, au nom d'une Europe qui n'est même pas consultée par le dit couple.
L'ami juriste vous répond alors que c'est normal, parce que le fond de stabilité n'est pas sous l'égide de la comission européenne, mais sous celle de ses bailleurs, dont les principaux sont la France et l'Allemagne.

Que répondez-vous ?

1 - Bon, tu dois avoir raison, mon exemple n'est pas bon. [Humble, honnête, mais vaincu. Loser.]
2 - Ouais mais attends, l'Albanie a aussi mis 7euros dans le fond de stabilité, et elle n'a pas été consultée, c'est intolérable ça, non ? [Bref, vous cherchez une digne porte de sortie, mais vous récoltez un sourire narquois. Enervant.]
3 - Mouais, de toute façon t'es de droite, tu mets l'argent avant tout le reste. [BIM]

Je vous vois d'ici faire la fine bouche devant ce procédé certes efficace, mais indigne d'un esprit droit. Vous avez tort, même les plus grandes sommités y ont recours, et c'est d'ailleurs à cela que je voulais en venir.

Prenons deux journalistes, professionnels reconnus et acclamés, émargeant dans les plus grands médias : Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles, expert ès UE; et Jean-Michel Apathie, interviouveur des plus grands sur RTL, et editorialiste au Grand Journal de Canal+. JQ, et JMA, qui me pardonneront je l'espère de les reduire à leurs initiales pour économiser du pixel, sont deux blogueurs émérites sur les sites de leurs médias respectifs.

Récemment, JQ a publié une note intitulée "Emmanuel Todd, « Audiard d’or » 2011", reprise avec gourmandise par JMA dans une note intitulée quant à elle "Hauteurs béantes" (car JMA est un littéraire qui sait manier l'oxymore) .

Je te l'accorde, ces titres sont sybillins. "Comparer quelqu'un à Audiard, c'est plutôt un compliment non ?", me diras-tu, candide. C'est vrai. Mais c'est plus alambiqué que ça : pour JQ, Audiard est surtout l'auteur du bon mot "les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît.", et c'est à ça qu'il fait référence. Il faut donc comprendre que le "Audiard d'or 2011", c'est "le con qui ose tout 2011".

Note technique : si toi aussi tu veux traiter ton collègue de trou du cul mais que tu n'assumes pas complètement, utilise le même artifice et décerne lui le Rimbaud et Verlaine d'or, c'est plus discret.

Bref, JQ n'assume pas trop, mais comme tu as désormais l'oeil exercé, je pense que tu as reconnu le procédé.

En effet, Emmanuel Todd a osé formuler, il y a un an, la gargantuesque mongolerie que voilà : "Je serais très étonné que l’euro, dans sa forme actuelle, survive à l’année 2011". Affligeant, hein ? La honte quoi, si j'étais lui je me serai déjà pendu ou abonné au Point.

Et si comme JQ tu es un redresseur de tort qui croit à la justice et au mérite, tu ne peux que te sentir investi d'une mission devant cet abysse de bêtise et de fatuité. Alors tu te lèves, la bouche pâteuse et la mine froissée par le champagne du réveillon (le billet est publié le premier janvier à 8h33. Du matin, oui), te trainer jusqu'à ton ordinateur pour publier sur les internets la note fielleuse que tu tenais prête depuis des mois, des mois à attendre impatiemment le prétexte pour le moucher, ce cuistre.

Bien sûr, personne n'est dupe. La phrase d'Emmanuel Todd, pour fausse qu'elle soit, n'est pas une connerie : en plus de la précaution oratoire du conditionnel, imaginer, il y a un an, que l'Euro serait en grande difficulté le placerait plutôt au rang des visionnaires. Mais JQ (et JMA avec lui) nourrissent une longue inimitié avec les théories (protectionnistes, et plutôt critiques envers l'Europe actuelle et ses acteurs) du démographe, eux qui en sont de farouches partisans. N'ayant pas eu l'opportunité de le contredire posément, ou leurs contradictions n'ayant pas, à leurs yeux, rencontrer l'écho souhaité, les voilà qui lui claque à la gueule, à la première occasion, une belle petite ad hominem. Et il a eu du bol, JQ n'a pas trouvé de citations avec "enculé" dedans.

Alors tu vois, si "le meilleur intervieweur de France" et "le prix Louise Weiss 2006 du journalisme européen" y ont recours, il n'y a vraiment aucune raison de faire le coquet.