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mardi 23 novembre 2010

Booste ton nombril

Hier, c'était "journée de mobilisation" contre la réforme des retraites. Je n'y suis pas allé, et il semblerait que j'ai été suivi dans ma démarche par une écrasante majorité de français, ce qui montre bien que l'influence de ce blog ne se limite pas au décompte de ses lecteurs.

Je n'y suis pas allé, d'abord parce que j'avais oublié, et ensuite parce que je me suis résigné, ce dont je ne tire aucune fierté, et qui ne témoigne d'aucune "lucidité" bienvenue, c'est juste de la flemme et je remercie les rares courageux qui sont allés dans la rue dans le froid et l'indifférence générale pour rappeler qu'un tel mépris des élites pour le reste de la population française dépasserait forcément les bornes de la "séquence politique" définie par les partis et les médias.

Je vaquais donc à mes modestes occupations professionnelles, et alors que se dissipait progressivement ce sentiment de honte démissionnaire, le destin (cet enculé facétieux) est venu frapper à ma porte pour me rappeler que pareil renoncement moral se payait toujours.

En l'occurrence, le destin prenait la forme d'un mail de ma boîte annonçant une conférence interne sur le thème suivant : "Comment booster sa retraite ?" et qui se déclinait comme suit :
Allocations, pensions, rentes, taux : qu’on les conjugue au présent et pour nombre d’entre nous au futur, l’essentiel est de ne pas les mettre au conditionnel !
Or, la réforme en cours mettant en exergue les limites du régime actuel de retraites par répartition, nous manquons tous de visibilité quant à l’évolution du système dans sa globalité et au niveau de notre future pension de retraite en particulier.
De fait, il appartient aujourd’hui à chacun d'entre nous de préparer son avenir, à l'aide notamment des différents outils d'épargne retraite.(...)
Les intervenants issus de la filiale [PLIPLIPLIPLI] se proposent de répondre à ces questions, afin de nous aider à y voir plus clair, et nous donnent quelques conseils pour booster notre retraite.
Cela part certainement d'une bonne intention, hein, c'est sympa de vouloir éloigner de ses collègues et collaborateurs le spectre de la paupérisation. Mais recevoir cet hymne à la capitalisation privée, cet ode à l'individualisme forcené ou il appartient aujourd’hui à chacun d'entre nous de préparer son avenir" le jour même où quelques milliers d'inconscients un peu plus déterminés que les autres vont rappeler combien la réforme récemment votée menace les plus faibles d'entre nous, ça me laisse un goût amer dans la bouche. Parce que ça me rappelle d'abord que, sauf catastrophe, je fais partie des "protégés" sans le mériter aucunement. Et ensuite pour ce que cela dit du degré d'atomisation de notre société, où l'important n'est plus de construire un système satisfaisant pour tous, mais de se mettre à l'abri, si possible en filant ses thunes aux banques et aux assurances qui "boosteront" (j'ai du mal à décrire la haine que j'éprouve pour ces "jeunismes" de demeurés) avec enthousiasme nos petits patrimoines.

Un témoignage supplémentaire de la guerre idéologique du "chacun pour soi", menée tambour-battant par une droite qui accumule les escarmouches contre toute construction (et protection) collective comme Eric Woerth les casseroles ou Moundir les aphorismes dyslexiques, et qui est en passe de l'emporter devant l'apathie de l'opposition et la résignation des glands qui considèrent la conscience politique comme une lubie ringarde depuis que le capitalisme nous a conduit à cette putain de fin de l'Histoire.

A dans trois mois pour ma prochaine déprime sur le thème du "comment minorer ses dépenses santé" suite à "la réforme en cours mettant en exergue les limites de notre système de sécurité sociale".

En attendant abattez les tous, Dieu reconnaitra Michael Essien.

lundi 18 octobre 2010

De la pédagogie des masses



Wikipédia : "La pédagogie est, étymologiquement, l'action de "conduire les enfants", du grec PAIDAGÔGIA"


Après maints billets vengeurs, énervés, et pour tout dire un peu grossiers, je pouvais donner l'impression d'un semblant d'exaspération, et je tiens à m'en excuser, nous vivons dans un monde suffisamment pénible pour n'y point verser quelques gouttes supplémentaires d'acrimonie. Si tous ces blogueurs, plutôt que de râler, s'efforçait de ré-enchanter le monde en parlant des jolies choses, comme le fait avec talent notre bon Jean-Pierre Pernaud, il ne fait aucun doute qu'internet ne serait pas ce repaire de nazis pédophiles voleurs qu'il est devenu.

C'est pour ça qu'aujourd'hui, j'ai décidé de mettre de côté mon agressivité déplacée pour vous faire part d'une bonne nouvelle, fait dont la rareté justifiait à elle seule cette pesante introduction : le gouvernement nous a compris.

Quand je dis "nous", je suis bien conscient de m'emballer un peu, il n'est pas impossible que d'après les derniers décomptes policiers j'eus été seul à arpenter le boulevard Voltaire de République à Nation ce samedi. Et quand bien même nous fumes plusieurs, rien ne prouve que mes voisins de chaussée étaient là pour manifester quoique ce soit, il y a suffisamment de boutiques sur ce trajet pour expliquer la présence de bienveillants consommateurs. Mais peu importe mon nombre, la nouvelle n'en reste pas moins bonne : le gouvernement nous a compris.

Voyez-vous, j'étais persuadé d'être méprisé, moqué peut-être, ignoré en tout cas par un pouvoir indifférent à mes revendications et sourd à mes inquiétudes. Comme je me trompais ! Quel procès d'intention je leur faisais, à nos amis de l'UMP dont la bienveillance et l'ouverture sont pourtant si unanimement louées ! Ce que je prenais pour du mépris de caste n'était en réalité que l'attention patiente d'un parent regardant son enfant baver son petit pot en faisant des bulles plutôt que de l'avaler proprement comme une grande personne. J'ai un peu honte aujourd'hui d'avoir été si ingrat, d'autant qu'au lieu de me blâmer, nos généreux gouvernants poussent la dévouement jusqu'à s'accabler eux-mêmes de mes propres errements.

"Ah, comme nous avons manqué de pédagogie", nous disent-ils tous, meurtris dans leur chair par cette erreur qui coute à tant d'enfants la radieuse perspective d'une vie rangée dans un coquet pavillon du 92. Je ressens ces flagellations avec une compassion mêlée d'orgueil : nous sommes, peuple de France, bien chanceux d'avoir pour guides de tels modèles de probité, plus prompts à se flageller qu'à punir.

Je voudrais donc à mon tour m'excuser d'avoir si bassement douté d'eux. Douté de l'honnêteté d'Eric Woerth, douté de l'efficacité et de la justice de cette réforme défendue avec pugnacité par François Fillon, douté des motis réels de ces changements impulsés vigoureusement par Nicolas Sarkozy. A vous tous, députés de la majorité, je dis pardon, pardon d'avoir imaginé que vous votiez n'importe quoi pour complaire à vos chefs, qui sont nos chefs et que nous aimons, maintenant je le sais. A vous tous, portes-parole et prosélytes de l'UMP qui n'avez pourtant pas ménagé vos efforts pour nous convaincre que la réforme des retraites était nécessaire et juste et responsable, puisqu'elle était nécessaire et juste et responsable.

Pardon, en somme, de m'être cru suffisamment informé pour appréhender ses enjeux, et ainsi fondé à vous demander des comptes de vos choix. Il n'y a pas de choix. Il n'y a pas de citoyens. Il y a des élèves et des maîtres, des moutons et des bergers. Attends-t-on du mouton qu'il donne son avis sur le chemin du pâturage ? Non, et bienheureux est-il de ne voir peser sur ses frêles épaules duveteuses ni le poids des responsabilités, ni celui du destin.

Soyons raisonnables, taisons-nous et laissons travailler les gens sérieux.

mercredi 13 octobre 2010

Eric la rhétorique

C'est un constat qui date un peu, mais noyé dans l'ennui grisâtre de ces jours sans manifestation, il me semble opportun de le partager avec vous...toi... de le partager, puisque rien n'est plus noble à l'homme de bien que le partage de son savoir et de ses richesses(nan mais t'es fou ou bien t'es de gauche ?) : la rhétorique n'est plus à la mode en politique.

Sans m'égarer jusqu'aux glissants abords de la nostalgie, il me semble que les politiciens (de tout bord) d'autrefois savaient rivaliser d'éloquence pour défendre leurs convictions, leurs choix, parfois leurs prébendes, et plus généralement pour esquiver les questions qui les emmerdaient. Aujourd'hui, et sous réserve bien sûr que la mauvaise foi partisane ne m'aveugle et ne masque à mes yeux boursouflés de haine la grâce de leurs propos, j'ai bien du mal à ressentir ne serait-ce qu'un frisson d'intérêt pour la prose débilitante de nos élus et maîtres.

Afin d'appuyer mon propos d'un exemple solide et rigoureux, nous allons nous pencher sur notre très cher ministre des hippodromes, donneur de Légions de son état, crème de la crème de Chantilly, j'ai nommé Eric Woerth.

On le sait, Eric Woerth est depuis de longs mois l'objet d'une inique campagne de dénigrement, une "lapidation" selon ses propres mots, poursuivi par les "collabos" "comme aux jours les plus sombres de notre histoire". Autant vous dire que ce n'est pas facile tous les jours, et encore je vous raconte pas l'ambiance à la maison avec bobonne qui a du démissionner et qui s'occupe en parfumant des cadavres avec Chanel N5. "Ça me rappelle Liliane Bettencourt", qu'elle dit. Bref, Eric n'est pas très bien. Déjà que quand il sourit on l'appelle Droopy, là on a presque envie de lui tirer une balle dans l'oeil pour mettre un terme à ses souffrances. Mais je m'égare, l'occasion d'aborder la "médicalisation de la fin de vie" n'est pas venue.

Eric, donc, était interrogé il y a deux mois environ sur ce qui n'était encore que les prémices de l'affaire Woerth/Bettencour, et à un journaliste qui lui demandait s'il n'y avait pas conflit d'intérêt entre Woerth Eric, ministre du budget, et Woerth Florence, gestionnaire de fortune d'une Liliane Bettencourt soupçonnée d'avoir planqué une partie de son magot de l'autre côté des Alpes, Eric ne douta pas et répondit comme ça, cash, à l'importun : "Est-ce que j'ai une tête à couvrir une fraude fiscale ?"

Hein ? Et puis t'es moche ! Et puis je fais ce que je veux, et t'es même pas cap de m'empêcher, et c'est de la triche. Pouce.

Attention, Eric n'est pas le seul à recourir à l'argument-massue, certains de ses collègues lui emboitèrent le pas avec entrain :
- ainsi Besson Eric, ministre des diversions nauséabondes, soupçonné d'avoir utilisé les fonds de son ministère pour payer son voyage de noce, recadrant immédiatement l'imbécile accusateur :
"Est-ce que sur mon front il est vraiment marqué que je suis, un, malhonnête et deux, complètement idiot ? Je ne suis ni malhonnête, ni idiot"

- ainsi Lancar Benjamin, chef scout lipdubineux, interrogé par Arrêt sur Image sur sa conception chelou de la gauchosphère, de rétorquer ombrageusement :
"Est ce que j'ai l'air de vouloir empêcher les gens de parler ?"

Bref, ce n'est pas un cas isolé, mais Eric rimant avec "sympathique", revenons plutôt à notre canasson.

"Est-ce que j'ai une tête à couvrir de la fraude fiscale", c'est une très bonne question, Eric. Qui demanderait certainement de s'interroger sur ce qu'est une "tête à couvrir de la fraude fiscale", et de se plonger dans de longues analyses phrénologiques pour déterminer si ce sont plutôt les fronts fuyants ou les mâchoires carrés qui baisent le fisc avec le plus d'agilité. Mais est-ce une défense bien sérieuse ? Est-ce que ce ne serait pas un peu la honte, d'aller à la télévision bien habillé, le front soucieux mais le sourire paisible, et de sortir un argument d'école primaire ?

Je sais bien que notre aimable président, dont l'éloquence est un harmonieux mélange de Jean-Marie Bigard et d'un mongolien imitant Chuck Norris, creuse un peu plus à chaque intervention l'insondable gouffre de la vulgarité et de l'indigence oratoire, mais on ne nous avait pas prévenu que c'était contagieux. Si c'est le cas, on a enfin trouvé une occasion de réutiliser les masques que Roselyne a stocké pour la grippe A, dis donc !

Mais mon hypothèse est autre. Je me dis plutôt qu'à force d'ingurgiter de l'élément de langage pour chaque sujet, chaque déclaration, avant chaque passage médiatique et au moindre fait divers, tes confrères et toi vous étiolez comme une rose un lys trop arrosé, pourrissant doucement dans une nuée de moucherons. Le perroquet n'étant pas réputé pour le volume de son encéphale, il n'est pas impossible que votre cerveau si peu sollicité se mette à ramollir, à péricliter, vos synapses bientôt moins nombreuses que vos amis millionnaires, et qu'aucune pensée réellement structurée ne puisse plus émerger seule de votre soupe occipitale.

Ce n'est bien évidemment pas ma volonté de t'inquiéter, mon Eric, je sais que tu as d'autres soucis, mais il me semble même avoir détecté chez toi quelques signes de dégénérescence mentale, en premier lieu le radotage. Ce souci de proximité d'avec vos principaux électeurs est bien sûr louable, mais prends garde, ça commence à se voir.

Regarde tes dernières déclarations par exemple :
(certes captées au vol dans ce Sénat si plein de gâteux en tous genres)

1 : (mon état d'esprit est) "très déterminé, dans un état d’esprit de mener à bien cette reforme, en étant attentif à ce qui se dit mais en étant aussi très ferme et très déterminé sur la réforme"

Résumons : tu es très déterminé, mais en étant aussi très déterminé.

2 : "Ceux qui appellent à la mobilisation des jeunes sont totalement irresponsables. Quand je vois le Parti socialiste, les Verts ou le NPA appeler à la mobilisation des jeunes, c’est d’une irresponsabilité totale."

Résumons à nouveau : ceux qui sont totalement irresponsables sont d'une irresponsabilité totale.

Bel hommage à Captain Obvious, assurément, mais tu avoueras que ce n'est pas très rassurant.

Pire, il nous semble que tu perds toute capacité à dialoguer (c'est à dire à faire le lien entre ce que ton interlocuteur te dit et ce que toi tu dis) : quand tu dis que mettre les jeunes dans la rue est irresponsable (un élément de langage, suppose-t-on, puisque 50 de tes collègues le serinent depuis hier dans tous les micros qui passent), et que le journaliste te répond que les jeunes sont pourtant concernés, tu réponds :" raison de plus pour réformer les retraites", avant d'asséner l'habituelle série de questions oratoires ("Vous voudriez que les jeunes il faille les vendre pour combler le déficit c'est ça ? Vous voudriez que je sois un nazi avec une petite moustache ? Vous voudriez que j'ai une tête à couvrir la fraude fiscale ?") qui sert de ponctuation à chaque hiérarque UMP depuis l'avènement du sarkozysme.

Formalisons ça s'il te plait, sous la forme d'un joli syllogisme :
1 Mettre les jeunes dans la rue est irresponsable (sous-entendu : ils n'ont rien à voir là dedans)
2 Or les jeunes sont concernés
3 Donc il faut réformer les retraites (-> mettre les jeunes dans la rue, comme tu as pu le constater)

Vois-tu, mon ami, la modeste faille logique dans ce raisonnement plus boiteux qu'un ouvrier après les heures de sodomie que lui infligera ta réforme en carton ?

Au début, je pensais que oui. Que c'était sciemment que tu usais du sophisme comme on use du "c'est clair", pour mettre un terme immédiat à une discussion sans intérêt. Que tu mentais sciemment, et que tu comptais sur notre inattention et notre ingénuité pour gober tes contre-sens. Et que l'impunité offerte à ta caste par de serviles journalistes te grisait tant que tu osais chaque jour un peu moins tortueux, un peu plus brut dans le mensonge.

Maintenant, je doute. C'est si fréquent, si régulier, pour tout dire si systématique pour tes amis et toi, que j'en viens à envisager quelque déformation pathologique.

Alors à mon tour d'être responsable, raisonnable et pragmatique, et de vous enjoindre au calme et au repos : quittez donc cette vie usante et aliénante qu'est la politique, allez donc vous réfugier dans une belle villa gracieusement prêtée par un ami fortuné, enfilez des blouses et coiffez-vous d'entonnoirs colorés, faites une ronde et psalmodiez en choeur, loin du monde réel qui vous oppresse et diffère tant du votre, cet entêtant refrain :
"La réforme cébien, la réforme ilfolafèr, si je mens j'vais en enfer"

Et allez au diable.