lundi 21 février 2011

L'illusion démocrapathique.

Histoire de ne pas passer pour un gigantesque monomaniaque (pour citer François Morel, "Faut pas exagérer"), j'ai pris soin d'entamer mon année 2011 par un article léger, pas clivant pour un sou : un article de consensus. Je comptais d'ailleurs poursuite sur ma lancée pour discuter avec vous du temps qui se réchauffe, du poulet au basilic et de ces jolis peuples zarabes qui se révoltent pour s'occuper puisqu'ils ont pas de Xbox, mais c'est pas ma faute, on me provoque.

Par exemple ce matin, c'est Jean-Michel Apathie qui s'y colle, en soufflant sur le moulin à buzz interviewant avec la pertinence qui lui est coutumière Jean-Luc Mélenchon. 

Que les choses soient claires, je n'ai aucune espèce de proximité idéologique avec Jean-Luc Mélenchon (je sais que c'est pas crédible, mais ça fait bien de se targuer de neutralité quand on aborde un sujet polémique). Plus sérieusement, je n'aurais probablement pas consacré une ligne à ce sujet si l'interviewé était Fadela Amara, mais la problématique est la même  dans tous les cas, et j'arrête d'essayer de m'auto-spoiler pour passer au vif du sujet, à commencer par le contexte.

CONTEXTE

Jean-Michel Apathie recevait ce matin sur RTL Jean-Luc Mélenchon, candidat à la candidature du Front de Gauche pour 2012, pour une interview qu'on devine bienveillante et cordiale.

La retranscription de l'interview est disponible ici, que vous puissiez vous assurer que ma mauvaise foi bénéficie quand même d'un fond de vérité.


LES FAITS

JM a donc choisi de recevoir JL, dont l'exercice d'auto-caricature en épouvantail gauchiste saoule ou enivre alternativement, pour discuter politique. Imagine-t-on. Mais l'imagination est une traitresse, dont les hommes raisonnables - que nous sommes - feraient bien de se départir à l'heure de discuter des choses sérieuses. Aussi, prenant à contre-pieds les rêveurs qui s'imaginent qu'on interviewe les hommes politiques pour leur faire parler de leur métier, Jean-Mi s'attaque-t-il au VRAI sujet politique d'actualité : DSK.
"Qu'avez-vous pensé de l'intervention de Dominique Strauss-Kahn, hier soir chez France 2 ?", attaque-t-il dès les premières secondes de l'échange. Mélenchon répond qu'il est consterné, puis embraie sur le G20 et sur une décision prise à son occasion et passée sous silence lors de la fameuse "intervention". 

L'intervieweur s'intéresse poliment, puis revient à sa notre préoccupation : "Pourquoi Dominique Strauss-Kahn vous a-t-il consterné, hier soir ?". Mélenchon répond à nouveau, s'agaçant de l'interminable jeu du "il y va/il y va pas" qui occupe l'espace médiatique depuis deux bons mois, et tente d'embrayer sur le référendum Islandais. Là, Apathie, qui a fait semblant de s'interesser pour le G20 mais qui a quand même une interview sérieuse à mener, le recadre : "S'il était candidat à l'élection présidentielle, Dominique Strauss-Kahn, vous lui seriez profondément hostile, Jean-Luc Mélenchon ?". Mélenchon lui répond alors que bon, ça l'arrangerait qu'on lui fasse parler d'autre chose que de DSK, témoignant ainsi de l'étroitesse manifeste de sa vision politique. 

Faut pas s'étonner qu'il passe pour un clown, Mélenchon, s'il veut pas discuter des trucs importants. Mais enfin, Apathie est un professionnel, et il enchaine : puisqu'il veut pas parler de mon sujet, changeons-en ! "C'était le 5 janvier, avant la révolte des peuples arabes. Vous avez dit : "Cuba c'est pas une dictature". Vous maintenez ce matin, Jean-Luc Mélenchon ?". Un autre vrai sujet pour gens sérieux, qui donne lieu à un échange enrichissant entre les deux hommes que je vous laisse le soin de relire pour vous en imprégner : rien, absolument rien ,n'en ressort. Apathie de conclure alors "Vous savez pourquoi je vous ai parlé de Cuba ?Parce qu'à chaque fois que je vous ai interrogé sur Dominique Strauss-Kahn, vous disiez : "Ces questions n'ont aucun intérêt, je vais demander à ma femme, allez voir ailleurs". Alors je vous ai parlé d'autre chose. Et le "autre chose" ne va pas non plus. Tant pis.".

Vous pouvez chercher le point d'interrogation : il n'y en a pas. L'interview se transforme en procès, et s'achère sur un constat malheureusement très habituel :  Jean-Luc Mélenchon n'est jamais content. 

MON AVIS (quand même, il est temps)

Cette interview est terrible. Elle est terrible pour ce qu'elle nous montre du degré de nullité intellectuelle de "l'analyse politique" aujourd'hui. Apathie n'a pourtant rien d'un imbécile, et ses questions sont préparées, pesées selon un fil directeur qu'il partage avec nombre de ses collègues. Echanger une heure avec un homme politique en ne l'interrogeant que sur DSK et une petite phrase périmée répond donc bien à un cahier des charges assumé, qu'on pourrait décrire comme suit :

1- Transformer la chose politique en chose politicienne. 

Jean-Luc Mélenchon n'est pas invité pour exposer ses idées ou donner son avis sur ce qu'il juge important. On l'invite pour discuter du sujet qui préoccupe l'intervieweur. Ici, DSK, et ses atermoiements au sujet d'une candidature éventuelle aux primaires du PS. DSK est-il un sujet ? Nous sommes à plus d'un an de la présidentielle, ce dernier n'est à l'heure actuelle pas même candidat à la candidature au sein de son propre parti,  on pourrait penser qu'il existe d'autres thèmes politiques importants au sujet desquels l'avis d'un responsable politique pourrait s'avérer précieux. Mais non, ce sujet eclipse tout les autres. Et il eclipse tous les autres parce qu'on dit qu'il est important. 

Et puisqu'on dit qu'il est important, on en parle partout. Et puisqu'on en parle partout, il finit par devenir (ou avoir l'air d'être) important. On en fait des sondages, des micro-trottoirs, on arrache à tous leur avis sur le sujet et on dit : regardez, tout le monde en parle. Après les bulles spéculatives, les bulles informationnelles. Quand on aura fini de réguler le capitalisme il faudra s'attaquer aux médias, hein ?

Pire, Mélenchon n'est pas interrogé sur ce qu'il pense des idées de DSK, sur ce qui les opposerait ou les rapprocherait : non, ce qu'on attend de lui c'est qu'il commente la "tactique", de son adversaire qu'il se "positionne" (une alliance, une opposition ? Pourquoi n'est pas important, c'est Comment qui nous intéresse). Voilà ce qu'on attend d'un homme politique dans les interviews sérieuses des grands médias : un commentaire formel et politicien.

Cette démarche est d'autant plus vicieuse qu'elle s'auto-entretient. On interroge Mélenchon sur ce qu'a dit Strauss-Kahn, puis on interrogera Hamon sur ce qu'a dit Mélenchon, et puis Copé sur l'interview d'Hamon, et ainsi de suite, long et vaste ballet de commentaires inconsistants qui tournent autour du fond comme un cheval de carrousel autour de son axe : sans jamais l'effleurer. 

2- Chercher (ou entretenir la polémique). 

Pourquoi Apathie interroge-t-il Mélenchon sur une phrase prononcée il y a un mois et demi, sans aucun lien avec l'actualité ? Qu'attend-t-il ? Rien, bien sûr. Il s'agit de piéger l'invité pour l'amener à prononcer LA phrase qui montée en épingle permettra d'alimenter les gazettes pour quelques jours, quelques semaines quand c'est une pépite. 

Un piège d'autant plus vicieux qu'il est inextricable : répondre alimente la polémique, refuser de répondre alimente AUSSI la polémique. Qu'a pu dire Mélenchon après cette question ? Rien. Et c'est très exactement ce que souhaite Apathie. "Tu ne veux pas participer selon les règles ? Alors tu ne participeras pas". 

Ne nous y trompons pas, Mélenchon en est une des victimes les plus "évidentes" parce qu'il rue dans les brancards, mais tous sont logés à la même enseigne. Allez trouver une interview pendant laquelle Aubry, Bayrou ou Le Pen auront pu développer leur programme au lieu de commenter les faits et gestes de leurs pairs.

MA CONCLUSION (je structure un peu drastiquement, mais c'est pour t'aider si tu veux pas tout lire)

Que penser alors de cet exercice d'interview politique tel qu'il est pratiqué par Apathie et ses collègues ? Du mal, je le crains.

Cette castration de la parole politique, perpétrée par des "journalistes" persuadés que l'information se résume au commentaire politicien est dramatique. D'abord parce qu'elle rend con, profondément con, aussi bien ceux qui l'alimentent que ceux qui s'en repaissent en s'imaginant que c'est important. Ensuite, et surtout, parce qu'elle fait le jeu de ceux dont la politique se résume à la petite phrase, et qui veulent à tout prix éviter les questions de fond qui pourrait amener au bilan, ou pire, à la remise en cause de leurs choix.

Je ne sais pas si Apathie est sarkozyste. Sans doute pas. Mais sa conception étriquée, stupide oserais-je, de son métier est un formidable outil de propagande en creux : en saturant l'espace médiatique de polémiques stériles et de "grands sujets" absolument vides de sens (qui se préoccupe réellement de la candidature ou non de DSK à deux ans de la présidentielle ?), ils étouffent toutes vélléités de débat, d'échange et de réflexion, contribuant à transformer la politique en marketing et le vote en choix d'éléctroménager.

Vous voulez une démocratie qui fonctionne ? Faites moins d'audience à ces baudruches, ce sera un bon début.

Reboot 2011

Nous sommes le 21 février 2011. Il y a exactement un mois, 20 jours et quelques heures, j'ai pris l'excellente résolution de bloguer plus régulièrement. Ca vous donne une idée de ma force de caractère.

A ma décharge, puisqu'il faut bien que je me justifie, le non-blogging est un cercle vicieux : plus on attend, moins on trouve de sujets dignes de briser le silence qui s'installe. "Je vais quand même pas faire mon premier article depuis trois mois sur Eric Zemmour ou le salon de l'agriculture", voilà la pénible interrogation qui hante la e-feignasse à l'heure de se remettre à écrire. Alors les sujets jugés mineurs s'accumulent, s'entassent, et finissent par moisir dans un fond de brouillon qu'on supprime en se disant que ce n'est plus la peine. 

Mais aujourd'hui, 21 février 2011 si tu suis et si j'ai bien publié l'article à la date à laquelle je le prévois, j'ai décidé de lutter contre cette longue série de petites démissions, et de remettre la plume à la pâte si tu m'autorises cette assez foireuse métaphore. Et pour mettre un terme à l'interminable recherche d'un "sujet-qui-vaut-le-coup", j'ai décidé de recommencer en parlant de...rien.

Je vous le présente :



Ouais je sais, il gâche un peu le paysage, mais j'espère que vous saurez apprécier sous la mèche de bon aloi et le sourcil Domenechien le discret rictus air d'intelligence qui émane d'au dessus de sa cravate. L'air de Rien, ça s'appelle.

Allez, à bientôt.


mardi 7 décembre 2010

Les mouettes et le chalutier

Deux semaines. Cela fait deux semaines que je me suis promis de faire un article sur Cantona et son "bankrun", et c'est le jour même, alors qu'on en parle jusque dans les plus reculées des cantines de banlieue, que je trouve le temps et la motivation pour m'y atteler. Je me suis même fait piquer mon idée de titre, autant vous dire que je l'ai mauvaise. Du coup au lieu de passer pour un observateur vigilant de l'air du temps, je passe pour un suiveur tocard qui parle de ce dont tout le monde parle. C'est mauvais pour mon égo, mais ça m'apprendra à procrastiner à un tel degré.

Cantona, donc, qui soumettait en plein mouvement social contre la réforme des retraites - tu sais, celle qui rapporte tellement plein d'argent que l'Etat s'en va piocher dans le fond de Réserve des Retraites, monté par Jospin en période d'abondance pour prévenir le choc démographique du départ à la retraite des baby-boomers en 2020 -, qui soumettait disais-je l'idée d'une révolution "pacifique", Gandhi-style, sauf qu'au lieu de marcher sans but comme un hippie, tu marcherais jusqu'à ta banque pour retirer tes thunes, mettant ainsi un violent high-kick dans la face du capitalisme sauvage et des Erynies bancaires.

Sur le papier, on sent bien que c'est nul : même si Cantona inspire à des milliers de gens l'envie de niquer le système, le mieux que puisse générer une horde de bankrunners énervés, c'est une pénurie de petites coupures dans les quelques banques où ils seront plus de trois à participer à l'opération. Ca fera chier un ou deux directeurs d'agences, mais le capitalisme financier risque de s'en remettre assez rapidement.

Quand bien même le King entrainerait dans son sillage des millions de français, il apparait douteux que cela fasse vaciller la BNP ou la Société Générale. Sauf si dans le lot il y a Liliane Bettencourt, mais elle peut pas, sa quête d'harmonie familiale lui prend tout son temps. Il ne faut donc pas chercher dans l'injonction de Cantona et dans son relais par une webosphère exaltée de sourde menace contre les puissances financières, c'est mignon mais ça casse pas trois pattes à un trader.

En revanche, l'appel de Cantona et la caisse de résonance que lui offrent des médias ravis de cet iconoclasme facile à expliquer nous dit deux choses :

1- L'alternative aux "banques"

Au dela de l'idée de "faire tomber les banques", attirer l'attention sur des systèmes bancaires alternatifs est tout sauf anodin. Je compte au nombre de ceux que ça défrise de ne pouvoir empêcher ma banque d'aller faire des loopings boursiers avec mon PEL, et la "crise" doublée de l'arrogante santé des grandes banques incite beaucoup de "clients" moyennement ravis à douter de la chaleur bienveillante et désintéressée que leur porte leur conseiller financier.

Et si aucun mouvement de masse ne plongera d'un coup la finance dans le chaos, la publicité offerte à d'éventuelles alternatives* bancaires (Crédit Coopératif, par exemple) ou la manifestation collective d'une volonté de ne plus "subir la finance" peuvent déboucher sur une désaffection progressive des Français pour le crédit à tout prix, les intérêts peu regardants, et plus généralement les "responsabiliser" sur leur façon de consommer la banque.

*Un bémol cependant : un journaliste de France Culture pointait ce matin qu'aucune banque mutualiste indépendante n'existait, l'Etat n'autorisant pas leur création sans adossement préalable à un grand groupe.

Je n'aime pas qu'on s'adresse au consommateur plutôt qu'au citoyen, mais là c'est un mélange des deux qui me parait salutaire. Au même titre que je conçois une manifestation, non comme l'expression d'une volonté d'imposer la voix de la rue à l'Etat mais comme une façon de sensibiliser la majorité silencieuse à un sujet dont elle se désintéresse (encouragée bien entendue par le sournois paternalisme de nos élites), l'appel de Cantona a vocation à interpeller. Gloser sur sa stupidité comme le font nombre de gens sérieux (Apathie, Schneidermann, etc...) c'est passer à côté du sujet.

2- Le mutisme de la gauche

En lançant un tel appel, Eric Cantona pose bêtement une question intelligente : comment FAIRE quelque chose pour sortir du marasme d'un capitalisme "réformé" par ceux-là même qui en vivent, et qui préfèreraient se scier une jambe plutôt que la branche sur laquelle ils prospèrent ?

Et ça, messieurs dames, ça s'appelle un geste POLITIQUE.

Et qu'il faille qu'un footballeur à la retraite s'y colle en dit long sur le degré de démission ou de médiocrité des gens dont c'est le métier.

Beaucoup de politiciens ont pris la parole sur le sujet. Certains en rient, d'autres s'en inquiètent, quelques uns s'en réjouissent et beaucoup le balaient d'un revers de main. Quoi qu'ils en pensent, et quoi que leur dicte leur positionnement du côté du pouvoir ou de l'opposition, ils devraient tous partager un sentiment, et un seul : la honte.

Parce que c'est ERIC CANTONA qui offre une perspective d'action contre la "crise", qui exalte une solidarité et un engagement qu'ils devraient perpétuellement rechercher. C'est ERIC CANTONA qui propose, interpelle, et eux qui commentent, comme mille incompétences dépassées (au rang desquelles votre serviteur) qui se targuent d'analyse pour mieux masquer leur cruelle absence de perspectives et d'invention.

T'ES OU, LA GAUCHE, PUTAIN ? Elle est où, ton énergie, ta vitalité, tes propositions rêveuses, peut-être, mais justes et fédératrices ? Il est où, l'espoir que tu offres d'un avenir meilleur, d'un réel changement ?

Qu'il s'incarne dans un centriste financiariste ou une ambitieuse sans scrupules, dans le combat de coq qu'ils se livrent sous les yeux ravis des médias que cela libère du fond pour un spectacle de pure forme, en dit long sur le délabrement d'une "opposition" inaudible.

Et on porte tous notre part de responsabilité dans ce triste constat : lorsqu'on écoutera les idées politiques plutôt que de regarder ceux qui les portent, on n'aura peut-être plus besoin des footballeurs pour initier les vrais sujets.